Ils ont été violés, torturés, ont vu des compagnons d’infortune se noyer: à Bobigny, des demandeurs d’asile trouvent un îlot de répit auprès de soignants qui tentent de les dégager des traumas qui les rongent.
Nicolas(*) pose soigneusement le gobelet d’eau et les sachets de biscuits reçus à l’accueil et s’assoit sur une chaise. Il n’arrête de presser ses mains que pour se frotter les yeux. “Je ne dors pas !” Le jeune majeur a l’air infiniment las. De son histoire, sa santé, on ne pourra rien dire ou presque: en Guinée-Conakry, peu savent qu’il s’est réfugié en France.Arrêté lors d’une manifestation contre le gouvernement, libéré moyennant finances, il n’a aucune nouvelle des proches emprisonnés en même temps que lui. Il a poussé les portes de l’hôpital Avicenne (Assistance publique-Hôpitaux de Paris, AP-HP) il y a un an, “dans le brouillard” et “très affaibli” après sa sortie de prison, rapporte sa psychologue Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky.Sa première demande d’asile a été rejetée. Ici, il peut parler sans avoir à prouver ses dires ni convaincre qu’il doit être protégé par la France.

Egalement anthropologue et auteure de “La Voix de ceux qui crient. Rencontre avec des demandeurs d’asile” (éd. Albin Michel), la psychologue consulte une à deux fois par semaine dans ce service installé dans un bâtiment un peu à l’écart, le long de la ligne de tram qui traverse la Seine-Saint-Denis. Dans ce département populaire qui fait figure de sas d’entrée en France, les migrants représentent les deux tiers des 150 nouveaux patients “traumas” que le service est en mesure d’accueillir chaque année.
Leurs origines épousent les soubresauts de la géopolitique: Bangladesh, Sri Lanka, Guinée-Conakry, Afghanistan, Tchétchénie, plus récemment Irak et Syrie.
En 2017, le Comité pour la santé des exilés (Comede) constatait que, sur 16.095 migrants, 2.668 (16,6%) présentaient des troubles psychiques graves – en particulier des syndromes psychotraumatiques et des traumas complexes.

Une femme violée devant ses filles qui lui ont ensuite été arrachées en Libye, un ado homosexuel ayant échappé à la peine de mort qui reste muet devant ses compatriotes de peur d’être reconnu… Ces parcours fracassés entraînent flash-back, troubles du sommeil et du comportement, envies d’en finir. “La première chose qu’ils demandent quand ils arrivent, c’est qu’on les aide à oublier”, remarque Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky. Happés par le passé, ils composent en outre avec un présent précaire, parfois dans la rue – “un trauma à part entière”.

“Chaos, bouillie psychique”

Dans un bureau à l’étage, Catherine Le Du est la référente des mineurs isolés
étrangers. Soixante-dix ont été pris en charge cette année. Pour les aider à se situer dans l'”ici et maintenant”, la psychologue évoque notamment les matières et les sons qui les entourent. Elle leur fait “expérimenter que leur corps peut aussi être une source de consolidation voire d’apaisement et surtout qu’ils peuvent agir sur ce corps, se le réapproprier quand d’autres ont abusé d’eux”. Faute de moyens dédiés à la prise en charge des migrants, l’équipe peut seulement compter aujourd’hui sur le financement par l’AP-HP des interprètes, nécessaires pour communiquer avec plus de la moitié des patients.

Pour le chef de service, le psychiatre Thierry Baubet, il était “inacceptable” que cette “question de santé publique” soit laissée aux seules associations. Le professeur salue donc comme une “grande avancée” la volonté du gouvernement de créer une dizaine de dispositifs spécialisés dans la prise en charge du psychotraumatisme – y compris parmi les migrants. En attendant, Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky enrage devant la loi asile et immigration qui accélère le traitement des demandes d’asile, donc impose de raconter son histoire plus tôt. “On demande précisément à ceux qui n’ont pas les moyens psychiques de parler d’être cohérents. La vérité factuelle qui est attendue (par les autorités) ne peut correspondre à la bouillie, au chaos psychique qu’ont dans la
tête les personnes qui ont été torturées”, s’agace la psychologue. Nicolas glisse les biscuits dans son sac à dos et s’éclipse. A peine passé le seuil, ses épaules s’affaissent de nouveau. (*) le prénom a été changé

Chaque demandeur d’asile, quelle que soit son histoire, témoigne d’une « résistance aux formes de barbarie contemporaines ». À l’hôpital Avicenne, la psychologue et anthropologue Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky écoute La voix de ceux qui crient, titre d’un livre qui interpelle.
Depuis 1982, l’hôpital Avicenne de Bobigny (Seine-Saint-Denis) a créé une consultation d’ethnopsychiatrie pionnière dans un pays où le passé colonial reste très prégnant. Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky y assure depuis 2010 la prise en charge psychothérapeutique des populations étrangères : « Migrants, demandeurs d’asile, réfugiés, exilés : comment nommer des hommes et ces femmes sans les réduire par des catégories ? »
Entre 2010 et 2016, la praticienne a mené des entretiens avec des « patients », hommes et femmes « victimes de guerres ethniques, sectaires ou religieuses, de racisme et de haine » qui ont vécu des violences extrêmes. Ils proviennent majoritairement d’une quinzaine de pays : Bangladesh, Guinée-Conakry, Sri Lanka, Soudan, Pakistan, République démocratique du Congo, Népal, Afghanistan, Côte-d’Ivoire, Niger, Tchétchénie, Nigeria, Somalie, Ukraine, Mali, Éthiopie, Érythrée. Sans doute faudra-t-il y ajouter bientôt la Syrie et la Libye… Des hommes et femmes « qui, par la violence de leur histoire, sont tenus au silence ». Certains de ces entretiens sont au cœur de cet ouvrage qui en dit long sur l’état du monde, et encore plus sur l’effacement du mythe de la France terre d’asile…
Victimes civiles fuyant la guerre et les violences, combattants lors d’une lutte politique (dont certains ont eu la place de bourreau), personnes ayant vécu des persécutions familiales et religieuses dans un cercle social plus restreint. Si chacun a une histoire propre, elle est invariablement accompagnée des mêmes conséquences : la peur, l’épuisement, la difficulté considérable de trouver un lieu pour vivre. Exclus parmi les exclus, ces apatrides que « leur solitude abyssale désolidarise du monde »…
Comme l’hôpital répare le corps cassé, le travail de Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky est de « reconstruire le sujet psychique ».
En 2017, environ 120 000 personnes ont demandé l’asile en France. Entre 2008 et 2014, environ 40 % des exilés présentent un psychotrauma. La praticienne, si elle se préoccupe du traumatisme – c’est-à-dire de l’événement (torture, viol, etc.) – entreprend surtout sur le trauma, c’est-à-dire la blessure qui en résulte et qui marque le psychisme après le traumatisme. Et ce trauma n’est pas uniquement individuel, mais met en cause la société et la culture en rompant le lien social qui aurait dû être protecteur.
« Les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d’eux », écrivait René Char. Encore faut-il que ces mots, péniblement prononcés par des personnes déplacées et ayant connu des souffrances terribles, trouvent une écoute… En cinq parties, l’ouvrage explique qui sont les personnes reçues dans ce lieu aménagé pour elles. Cela permet ensuite la consultation, rencontre dont l’outil fondamental est la parole qui va mener à « se dégager progressivement du trauma » pour retrouver la voix d’êtres humains libres.
Leurs parcours de survie pourraient faire dresser les cheveux sur la tête des lecteurs. Malgré les précautions du récit de la clinicienne, ce sont des témoignages terrifiants qui seraient à faire lire à tous ceux qui pensent que migrants, réfugiés, demandeurs d’asile, exilés, sont venus ici « manger le pain des Français »…
Marie-Caroline Saglio-­Yatzimirsky, anthropologue et psychologue, livre des récits et une analyse fine, sans voyeurisme, de ses consultations avec des demandeurs d’asile victimes du syndrome post-traumatique.Lire la suite de l’article.