Réfugiés et migrants : « La politique migratoire n’est pas qu’une affaire de police »

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Dans une tribune adressée au « Monde », six intellectuels, dont Etienne Balibar et Eric Fassin, réaffirment la nécessité d’une politique d’accueil digne des exilés et posent aux candidats à la présidentielle trois questions visant à réorienter leurs propositions en matière d’immigration.


Par Eric Fassin (professeur de sciences politiques), Etienne Balibar (professeur émérite de philosophie), Monique Chemillier-Gendreau (professeure émérite de droit international), Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky (professeur d’anthropologie et psychologue clinicienne), Etienne Tassin (professeur de philosophie politique) et Catherine Wihtol de Wenden (professeur de sciences politiques)

TRIBUNE. La question migratoire est un enjeu crucial pour l’Europe. Pourtant, dans la campagne présidentielle française, elle ne fait guère débat. Certes, les partis xénophobes parlent beaucoup d’immigration, mais qu’en est-il des autres ? Il est urgent d’entendre, et de faire entendre, un autre discours – faute de quoi le sens commun xénophobe continuera de s’imposer. La politique migratoire n’est pas qu’une affaire de police. Ce
n’est pas une question marginale. Elle engage notre vision du monde. C’est la démocratie elle-même qui est en jeu lorsque les droits humains ne sont pas respectés.

Qu’est-ce qu’une politique digne ?
La politique migratoire est au coeur de toute politique parce qu’avec elle sont engagés les rapports de l’Etat au droit et aux différentes conventions concernant les droits de l’homme, du migrant, des enfants, etc., ratifiées par les pays européens. Mais aussi les rapports de la République française avec les autres Etats qui composent l’Union européenne et avec ceux dont sont issus les migrants. Et enfin, les rapports de la France et de l’Europe avec le reste du monde.

Or à quelles conditions l’Etat reste-t-il un Etat de droit ? La politique à l’égard des étrangers en décide autant qu’elle décide du sens de la politique envers les nationaux. Il ne saurait y avoir une politique digne à l’égard des citoyens nationaux qui ne le serait pas à l’égard des étrangers.

Inversement, une politique digne à l’égard des étrangers, y compris en situation dite irrégulière, conditionne le respect du droit envers les nationaux. Or qu’est-ce qu’une politique digne ? Le sort que la République française et avec elle l’Union européenne réservent aux migrants est une manière d’apprécier cette dignité par un double test, démocratique et cosmopolitique.

Des droits déniés
Un test démocratique parce qu’est en jeu le respect du droit et donc la fidélité au geste de déclarer ces droits, légué par les grandes Déclarations des siècles passés, qui se rejoue dans chaque mesure prise envers les migrants. Car toute politique manifeste ses principes dans son usage du droit. Or que proclament les mesures prises par l’Etat français à l’égard des étrangers ? Que proclament les décisions de justice prises à l’encontre des citoyens français qui portent assistance aux étrangers ?

Ne dénient-elles pas non seulement la liberté des migrants, leur droit de circuler et de chercher à mener leur existence où ils le peuvent, non seulement le devoir d’assistance des citoyens envers tout être humain en difficulté, mais aussi l’égalité de statut et de conditions entre citoyens nationaux et étrangers ? Une égalité que le premier article de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen a affirmée du seul fait d’être humain, c’est-à-dire sujet de droits ?

Du seul fait, comme l’a fortement dit à sa façon Hannah Arendt, que tout être humain n’est humain qu’en raison de son droit indiscutable d’avoir des droits ? Que reste-t-il d’une société démocratique quand, au mépris de la liberté et de l’égalité, l’Etat traite celles et ceux qui la rejoignent ou la traversent comme s’ils n’avaient à ses yeux pas de droit à avoir de droits ?

Un humanisme mondial
Un test cosmopolitique aussi, tant il est impossible de dissocier l’égalité démocratique de l’ouverture aux mondes des autres qu’elle recommande en raison de ce droit. L’Europe, et en son sein avec une fierté singulière la France, se recommande d’un humanisme mondial qu’ont incarné les Lumières et d’un républicanisme universel forgé dans le sillage d’une déclaration des droits humains.

L’Europe s’honore d’avoir fait le monde alors que le monde est devenu européen par la conquête et la colonisation autant que par la science et l’économie. Or du monde, aujourd’hui, que fait-elle ? Voilà que lorsqu’il faut accueillir des réfugiés fuyant la dictature et la terreur, on compte. Et quand l’Allemagne en reçoit un million, la France en concède 30 000 ; et ne les reçoit pas. Quand des migrants fuient la misère et la guerre, elle trie les « bons » des « mauvais », invente des camps de rétention, détruit leurs campements comme à Calais, les expulse et les renvoie à leur misère ou à leur mort.

Est-ce justifié ? Est-ce raisonnable ? Est-ce économiquement intelligent, culturellement opportun,politiquement prudent ? L’ouverture de l’Europe au monde ne commence-t-elle pas par une politique constructive de l’accueil des migrants plutôt que de s’abîmer dans de sordides marchandages de quota et de camps ?

Pour une politique d’accueil digne
On aimerait que celles et ceux qui prétendent à la plus haute fonction répondent à ces questions de bon sens. Non pas en répétant une fois de plus les clichés qui encombrent les médias — de l’intégration forcée au nom d’une laïcité stérilisante à la xénophobie et au déni d’espace politique — mais en disant réellement ce qu’est pour eux une politique digne et démocratique qui ne soit pas mépris pour les peuples non européens, mépris pour les migrants cherchant en Europe un salut à l’horreur, mépris pour les principes éthiques, juridiques et politiques qui fondent toute vie collective.

Faut-il rappeler que la France s’est faite par les vagues d’immigrations successives et qu’elle attend de son futur président qu’il ou elle l’encourage aujourd’hui à s’ouvrir aux mondes des autres pour construire avec eux un avenir collectif ?

Voici, parmi d’autres, trois questions simples que chacun peut se poser et dont les réponses indiquent le sens que peut prendre une politique migratoire.

Un Grenelle de la migration
– Pour nous, l’immigration n’est pas une simple affaire de police, elle ne peut pas relever du seul ministère de l’Intérieur. Ne conviendrait-il pas de mettre sur pied une mission interministérielle pérenne dédiée à une véritable politique migratoire qui regrouperait logement, santé, éducation, culture, travail, affaires sociales ? Et ne serait-il pas nécessaire d’organiser un Grenelle de la migration ?

– Pour nous, l’asile est un droit. Or aujourd’hui, sous couvert d’accords européens, et du fait de la suspicion généralisée à l’égard des demandeurs que traduisent les obstacles administratifs, ce droit est de moins en moins respecté. Ne faut-il pas réaffirmer explicitement l’asile comme un droit inconditionnel en prenant toutes les mesures qui s’imposent pour qu’il soit respecté et promu ?

– Pour nous, la solidarité est un devoir. Pourtant, en France, des poursuites continuent d’être engagées contre des citoyens pour des motifs qui reviennent à incriminer cette solidarité. La question n’est-elle pas, à l’inverse, de pouvoir mobiliser l’ensemble de nos concitoyens autour d’une politique solidaire et partagée envers les migrants et leurs mondes ?

Les signataires: Eric Fassin (professeur de sciences politiques), Etienne Balibar (professeur émérite de philosophie), Monique Chemillier-Gendreau (professeure émérite de droit international), Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky (professeur d’anthropologie et psychologue clinicienne), Etienne Tassin (professeur de philosophie politique) et Catherine Wihtol de Wenden (professeur de sciences politiques).

Tribune parue dans Le Monde le 28 mars 2017