Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky, Frédéric Landy (éd.), Megacity Slums : Social Exclusion, Space and Urban Policies in Brazil and India
Myriam Houssay-Holzschuch

Les très grandes villes des pays émergents sont des laboratoires pour les sciences sociales : l’ampleur quantitative et qualitative des questions urbaines, la place bien particulière d’États simultanément marqués par le néolibéralisme et l’interventionnisme développemental, la coprésence des très riches, des très pauvres et d’une classe moyenne grandissante en sont les ingrédients empiriques. D’un point de vue épistémologique, ces villes permettent de « désoccidentaliser la pensée urbaine » (Choplin, 2012), par exemple en y testant des concepts souvent élaborés ailleurs. Enfin, d’un point de vue méthodologique, une telle démarche est particulièrement efficace lorsqu’elle sort explicitement de l’exceptionnalisme urbain pour se lancer dans une démarche comparative (Robinson, 2011).

Les auteurs de Megacities Slums s’inscrivent dans cette série de partis-pris, empiriques, thématiques, épistémologiques et méthodologiques. L’ouvrage regroupe les contributions de chercheurs français et brésiliens de plusieurs disciplines des sciences sociales dans une écriture véritablement collective. À partir des grandes thématiques de l’exclusion sociale et des politiques urbaines, travaillées en considérant leur dimension spatiale et territoriale, il compare les quatre villes de Delhi, Mumbai, Sao Paulo et Rio de Janeiro. Ce comparable est progressivement construit, en identifiant similarités et différences. Plus spécifiquement, l’introduction souligne à quel point Inde et Brésil ont développé des politiques publiques comparables en ce qui concerne les programmes urbains sur les slums (terme utilisé dans l’ouvrage non au sens large de quartiers précaires, mais pour désigne les quartiers pauvres d’occupation illégale), les méthodes d’action (décentralisation, participation du tiers secteur, partenariats public-privé…), ainsi que les idéologies associées (participatives, répressives, de bienfaisance…). Le « faisceau de questions » (Détienne, 2000) qui est appliqué à ce comparable interroge le rapport entre politiques urbaines et exclusion (p. 3) : ces politiques permettent-elles de faire reculer l’exclusion, ou au contraire l’aggravent, voire la produisent-elles ? Le cadre interprétatif choisi est celui de la justice spatiale et du droit à la ville lefebvrien, outillé par la distinction entre société civile et société politique proposée par Chatterjee (2004).

L’ouvrage est très riche. Son introduction pose très nettement le cadre théorique en revenant sur les notions d’exclusion sociale, d’espace et de politiques publiques, et en examinant la manière dont elles interagissent. Il montre la complexité de la question des liens entre espaces, slums et le nexus pauvreté/exclusion/intégration/ségrégation. La spatialisation qui y est engagée est résolument multi, voire transcalaire, par exemple sur les causes de l’exclusion.

Le second chapitre présente de manière très documentée et actuelle chacune des quatre villes étudiées (à ce titre, il sera particulièrement utile aux candidats aux concours de l’enseignement travaillant sur l’Union indienne !), en nécessaire complément à l’approche micro choisie, puisqu’offrant une vision des contextes nationaux et métropolitains.

Le troisième chapitre offre une sociologie politique de la question du droit de/à la ville. Il analyse l’ordre juridique urbain, particulièrement dans le cas brésilien, où le droit à la ville est désormais constitutionnel, pour mettre en évidence l’émergence de pratiques juridiques hybrides, relevant de l’« illégal légitime », qui ne s’oppose au légal ni en principe (pas contre propriété privé) ni dans ses conséquences. Il s’agit d’intégrer ces pratiques populaires légitime à l’ordre juridique formel, par exemple en distinguant la possession de la propriété, pour rendre la possession non seulement de facto mais de jure (donc, au vu de sa fonction sociale répondant aux besoins, pour la protéger) sans pour autant reconnaître un droit de propriété privée.

Le chapitre 4 s’attache aux politiques publiques de « traitement » des slums, en particulier à partir du cas indien. Les modalités de traitement (déguerpissements avec ou sans relogement, réhabilitation in situ) et les périodisations varient selon les villes – il faut en particulier noter l’ampleur des déguerpissements à Delhi, de manière continue mais aussi par pics concernant des centaines de milliers de personnes.

Le chapitre 5 se focalise sur les politiques publiques de protection de l’environnement : au-delà de la sectorisation des politiques, les conflits d’usages autour des parcs urbains, ou l’instrumentalisation notamment classiste de la question environnementale sont évoqués.

Le chapitre 6 se focalise sur les systèmes d’acteurs, locaux et translocaux, montrant en quoi ils constituent un nœud de la question de l’exclusion sociale, que lesdits systèmes la causent ou la préviennent. Le cas de la controverse autour du parc national Sanjay Gandhi de Mumbai y est étudié particulièrement finement. Le lecteur trouvera aussi une réflexion théorique de fond sur les systèmes d’interaction, discutant Boudon et Putnam, ainsi que la manière d’utiliser la notion de translocal pour « diagonaliser » et « multiscalariser » l’analyse du capital social vertical ou horizontal.

Le chapitre 7, également particulièrement stimulant, étudie l’impact des démolitions sur les familles, et les stratégies d’adaptation qu’elles déploient. Les trajectoires spatiales des familles (passant par le village, la location, la relocalisation ou trop fréquemment sans-logis), les modalités légales, bureaucratiques ou informelles voire illégales de l’accès à la compensation (voir en particulier le très parlant decision tree / fate tree p. 284), la multidimensionnalité de la paupérisation induite sont remarquablement exposées.

Le chapitre 8 considère les mouvements sociaux et de résistance dans les slums, soulignant la diversification des acteurs et des légitimités ; le rôle de médiateur croissant des ONGs, aboutissant à la fois à une posture plus collaborative vis-à-vis d’un état qui se recompose et à un paradoxal recul de la visibilité des habitants ; et le développement de nouveaux modes d’actions, hacktivisme et artivisme.

Enfin, l’ouvrage conclut en insistant sur la pertinence de l’approche spatiale, intégrée, et reconsidère celle de la notion de justice spatiale dans les contextes indiens et brésiliens. Il souligne les convergences entre les quatre villes (ségrégation croissante parfois aggravée par les politiques urbaine ; place croissante de la réhabilitation sur site ; importance de la violence et des petits arrangements négociés) ainsi que les différences.

En somme, un ouvrage très riche empiriquement, fort bien illustré, très stimulant par l’analyse des processus qu’il propose ainsi que par sa réflexion théorique. Il dessine un portrait très fin des pouvoirs publics, étatiques et municipaux dans deux pays émergents, en contrepoint de celui, approfondi, des acteurs du bas. Il nous invite à revenir sur le légal, illégal, légitime et illégitime, pour porter une attention scientifique et politique soutenue aux injustices et à la structure de leur production.

Myriam Houssay-Holzschuch, « Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky, Frédéric Landy (éd.), Megacity Slums : Social Exclusion, Space and Urban Policies in Brazil and India », Géocarrefour

[En ligne], Comptes rendus inédits, mis en ligne le 06 octobre 2015, consulté le 18 octobre 2015. URL : http://geocarrefour.revues.org/9646